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Le Samouraï virtuel : Une vision du présent

Il y a de cela une dizaine d’années, alors que je me trouvais près de la place Bellecour à Lyon, j’ai croisé un individu assez remarquable :
Il étant enveloppé d’une combinaison assez épaisse, avait un ordinateur portable devant lui, accroché à la combinaison, de sorte qu’il pouvait utiliser ses deux mains pour l’utiliser.
Ce qui m’a frappé le plus étaient ses lunettes : de grosses lunettes métalliques, cachant ses yeux.

Je venais de finir ma lecture du roman cyberpunk Lumière Virtuelle, de William Gibson, et je m’imaginais alors cet homme avoir accès à toute sorte d’informations sur le lieu, les bâtiments, ou n’importe quel individu vers lesquels il pointait son regard. Je pensais me tromper, les technologies de l’époque n’étant pas assez performantes pour rendre un tel système possible, et pourtant…

Il s’avère qu’un homme, le professeur Steve Mann, de l’université de Toronto, travaillait déjà à cette époque depuis de nombreuses années sur un système de « lumière virtuelle ».
Il nous présente le concept dans cette vidéo :

[EDIT] La vidéo a été supprimée de Youtube, je vous propose donc la vidéo suivante présentant le professeur Mann et différente de ses inventions :

(Voir aussi ce reportage sur CityNews)

Il est à noter que Steve Mann est aussi l’inventeur du « WearComp », qu’on pourrait traduire par « OrdiHabit », en gros une combinaison où serait intégré un ordinateur. On imagine les possibilités que peuvent nous donner ces deux éléments couplés.

C’est justement ce qu’a imaginé Neal Stephenson, écrivain post-cyberpunk dans son roman Le Samouraï virtuel, écrit en 1992 (!)
Post-cyberpunk pour différentes raisons, énumérées dans Wikipedia :

  • contrairement au cyberpunk, où le héros se bat seul contre tout un système corrompu et tout puissant, donnant un caractère de fatalisme (no futur!) caractérisant les mouvements punk, le récit post-cyberpunk est plus optimiste : le héros s’associe à certaines organisations puissantes (car dans tous les cas le système national traditionnel a disparu pour laisser la place à différentes sociétés multinationales détenant le pouvoir), pour agir pour le bien
  • les nouvelles technologies, devant détruire l’humanité dans les romans cyberpunk font au contraire partie intégrante de la société post-cyberpunk, apportant de nouvelles possibilités aux hommes sans forcément les mettre en danger. Ce changement de point de vu par les auteurs est apparu lorsqu’ils ont commencé à se familiariser eux-même aux nouvelles technologies.

Je n’ai commencé ma lecture du Samouraï virtuel il y a seulement 2 ou 3 mois, alors que j’ai acheté le livre il y a une dizaine d’années, pour la simple raison… de sa couverture, et de son titre en français :

Le Samouraï Virtuel - Le livre de poche

Je m’attendais à lire un roman pour pré-adolescents, et j’ai donc été bien surpris dès le début de ma lecture.
Pour information, le titre anglais du livre est Snow crash, et je pense qu’il aurait été préférable de garder le même pour la version française.

WearComp, et « CyberGlasses », c’est ce que revêtent les « Gargouilles » du roman de Neal Stephenson.
Ces gargouilles sont des hommes munis d’ordinateurs portables couvrant le corps, ainsi que de lunettes munis de caméras filmant tout ce que le porteur peut voir. Tout comme l’invention du professeur Mann.
Les gargouilles du roman de Stepenson pourraient être définis comme les bloggers d’aujourd’hui : ils récupèrent de l’information partout où ils peuvent en trouver pour l’intégrer à une base de donnée mondiale gérée par une compagnie multinationale. Si un particulier, ou une entreprise a besoin d’information sur un sujet précis, alors il paye cette multinationale, et une partie de l’argent revient à la personne ayant mis l’information en ligne.
L’analogie aux bloggers est assez facile à faire : ceux-ci font en sorte d’apporter sur internet des informations susceptible d’intéresser le plus de monde possible. Ils ne sont pas payés directement par les lecteurs, mais le plus souvent par de la publicité présents sur leurs site web. Plus de personne s’intéresse à leur contenu, plus ils gagnent de l’argent.

Aujourd’hui, une grande partie des bloggers se contentent de récupérer du contenu directement sur internet, à partir de différents site web (que ce soit d’entreprises, où simplement de vidéos trouvées sur Youtube, d’images, etc.) Mais on peut supposer que dans un futur proche, ces mêmes bloggers fassent eux-même l’information, en se déplaçant avec leurs camescopes devenus microscopiques, au points d’être quasiment invisibles. Ce point du roman de Stephenson se réaliserait alors.

Un autre système de lunettes utilisé dans le roman est aussi disponible aujourd’hui. Il s’agit de l’invention de la compagnie israélienne Lumus (site hors ligne au moment où j’écris ces lignes), sous la direction du chercheur Yaakov Amitaï. Ces lunettes permettent de regarder un film à partir de son i-Pod, ou de n’importe quel source média, sans disposer d’écran de taille convenable. Le film apparait devant vos yeux, comme s’il était affiché sur un écran géant à quelques mètres devant vous.
C’est un autre principe imaginé par Stephenson, où le héros se connecte au métavers par l’intermédiaire de lunettes l’immergeant dans le monde virtuel.
Les lunettes étant translucides, il est bien-sûr possible de continuer de voir ce qu’il se passe dans la « vie réelle », ce qui peut mener à des applications assez utiles :

Lunettes virtuelles GPS

Un système de GPS directement dans ses lunettes, par exemple.

Il est à noter que plusieurs autres descriptions présents dans le roman Le Samouraï virtuel se sont déjà concrétisés aujourd’hui :

Tout d’abord, les mondes virtuels permanants, appelés dans le livre Métavers (en anglais Metaverse). Stephenson a donc inventé ce terme qui est encore utilisé aujourd’hui pour désigner n’importe quel univers virtuel permanent. Lorsqu’on lit le roman de Stephenson, on ne peut s’empêcher de penser à l’univers de Second Life, qui reprend un grand nombre d’éléments qu’il décrits.

Par exemple, les avatars, termes lui aussi créé par le romancier pour désigner la représentation numérique d’un individu dans le métavers. Aujourd’hui, le terme d’avatar est utilisé dans les jeux multijoueurs, mais aussi sur les forums, les blogs, pour désigner l’image ou la représentation qu’utilise l’internaute.
Stephenson, avec un don de prémonition assez aiguisé avait déjà défini les interactions physiques qu’il pouvait exister dans le métavers : les avatars peuvent se traverser les uns les autres, pour éviter d’être bloqué en cas d’une « cyberfoule », mais sont arrétés par les éléments physiques comme les murs, les portes, etc.

On peut cependant noter quelques différences entre le cybermonde du roman et les univers virtuels existant actuellement.
Tout d’abord, dans le métavers de Stephenson, les avatars sont créés sur la machine de son propriétaire. Ainsi, si un individu se connecte au métavers en utilisant un ordinateur peu puissant, possédant une mauvaise connexion au réseau, son avatar apparaitra dans le cybermonde comme de mauvaise qualité (en noir et blanc, très pixélisé). Hors aujourd’hui, il s’avère que dans n’importe quel monde virtuel où l’on se connecte, tous les avatars sont soit directement présent sur tous les ordinateurs se connectant au monde (comme dans WoW par exemple), soient créés sur les serveurs du monde persistant, puis envoyé sur chaque machine devant faire apparaître l’avatar (comme dans Second Life par exemple).

On peut noter aussi que le terme de hacker a dans le livre gardé sa signification première : un individu doué pour la programmation, et qui n’a pas grand mal à s’introduire sur tel ou tel réseau, ou simplement à débugger tel ou tel programme. Ce principe est, je trouve, un peu poussé à l’extrème dans le roman, seuls les hackers pouvant être touché par un certain virus (en gros, on est hacker, ou on ne l’est pas, mais il n’existe pas d’intermédiaire). C’est un des seuls points qui a pu me troubler 🙂

Le Samouraï virtuel est donc un roman vraiment intéressant pour qui s’intéresse à l’évolution des technologies intégrées à notre société. Il n’est même pas besoin d’être « geek » pour cela. Qui aurait pensé, il y a 10 ans, qu’internet serait un élément indispensable de notre quotidiens ? Pareil pour le téléphone portable. Et la liste des objets réservés à une élite auparavant et intégrés par la société aujourd’hui pourrait être vraiment longue.

Le roman décrit donc le monde où l’on aurait pu vivre aujourd’hui (il se passe peu ou prou à la fin des années 2000, ou début des années 2010), avec quelques différences (les multinationales ont bien plus de pouvoir qu’en réalité, par exemple), mais beaucoup de ressemblances (tout ce qui est au niveau technologique).

Stephenson a écrit un autre roman, reprenant certaines caractéristique du Samouraï virtuel, et se passant une cinquantaine d’années dans le futur. Il s’agit de L’Âge de diamant ou le Manuel illustré d’éducation à l’usage de filles, que je suis en train de lire dévorer, et dont l’action se passe dans un Shanghai (ville que je connais personnellement assez bien) où les nano-technologies ont permis à la société d’avoir un niveau de vie bien meilleur qu’auparavant. Je ne le cache pas, je suis impatient de voir mises en application toutes les possibilités imaginées dans ce roman par Stephenson grace aux nano-technologies.

Et je suis sûr que cette avancée technologie sera une des majeures des prochaines années. Et on sera là pour y assister !

  • http://www.apsed.com/blog/ Alain Pierrot

    À lire du même Stephenson, Cryptonomicon, tout aussi intéressant et réaliste à propos de l'économie induite par les techniques numériques.

  • http://www.guiwald.info Guiwald

    J'y manquerai pas, tout de suite après l'Âge de Diamant.

    D'ailleurs, dans ce dernier bouquin, où la nanotechnologie est mis en avant, il est intéressant de retrouver certains points que j'ai pu lire ailleurs :

    La nanotechnologie, en pouvant créer des mondes imaginaires, mais physiques (comme l'île artificielle du début du roman) rendra-t-elle obsolète les univers virtuels, qui n'auront pour seule différence de n'être justement « que » virtuels ?

    Bien sûr, il est certainement trop tôt pour parier sur un tel sujet, la nanotechnologie n'étant qu'à ses débuts, mais c'est un point sur lequel il est intéressant de penser 🙂